PREMIÈRE
RENCONTRE AMICALE
Le groupe d'Humains quitta
le rivage, la fillette jetant
des coups d'oeil interrogateurs
à l'Ile-à-la-Falaise-Blessée.
Tous et toutes disparurent
dans les abris, d'où
s'échappait une fumée
blanche. Au-dessus, des Corbeaux
tournoyaient à grands
cris et fonçaient sur
une ombre perchée dans
un arbre, une silhouette dans
laquelle Ciba crut reconnaître
un Hibou. Sans s'attarder
davantage au manège
intimidant des oiseaux, Ciba
plongea et gagna la rive de
la petite île.
- Si le grand reptile vient,
j'essaierai de mieux le connaître,
se dit-elle naïvement.
Elle sortit de l'eau et se
hissa sur une grosse roche.
Un grand oiseau se tenait
sur un rocher voisin. D'un
plumage noir, avec un long
bec orangé crochu au
bout, il secouait lentement
ses ailes au vent. Elle avait
déjà aperçu
des oiseaux semblables au
Pays-des-Palmiers.
- Mais veux-tu bien me dire
ce que tu fais, les ailes
ainsi ouvertes?, demanda-t-elle.
- Mes plumes ne sont pas imperméables
comme celles des canards,
je dois donc les faire sécher
au soleil et au vent, après
une bonne plongée.
Mais, dis-moi, qui es-tu donc?
- Je suis Ciba, une tortue
marine. Je viens du Pays-des-Palmiers.
Je me suis égarée
dans les courants marins lors
de la dernière tempête.
- Je le vois bien. Moi, je
suis un cormoran. Je demeure
ici une bonne partie de l'année.
Tu sais qu'il peut être
dangereux de pénétrer
dans le Pays Mystère?
- A cause de Macoma-le-Gigantesque?
- Ah, tu le connais déjà!
En effet, il n'aime guère
qu'on le dérange. Nous
les oiseaux, nous venons à
notre guise dans le pays car
nous pouvons lui échapper
facilement, d'un coup d'aile.
Mais toi, tu risques des ennuis
si tu t'aventures plus profondément...
- Ça ne fait rien,
je n'ai pas peur. Et de toute
façon, je dois trouver
une plage pour pondre mes
oeufs. Le temps est venu!
LA
GROTTE A L'IMPRESSION ÉTRANGE
Ciba décida de passer
la nuit dans la grotte qu'elle
avait cru apercevoir dans
la falaise de la petite île.
Effectivement, il y en avait
une, assez profonde pour s'y
abriter convenablement. Glissant
quelques fois sur les Herbes-Marines-qui-S'accrochent-aux-Roches,
elle réussit à
se hisser devant l'entrée.
La grotte était haute,
avec un plancher assez incliné.
Ciba remarqua au passage de
petites fleurs d'un rose tendre
dont les bouquets ornaient
la paroi voisine de la grotte,
et plus loin d'autres d'un
bleu foncé dont les
clochettes ondulaient au vent.
- Que de belles choses je
vais découvrir ici,
réfléchit-elle...
Mais dès qu'elle eut
posé une patte dans
la grotte, une sensation étrange
l'envahit. Une sensation non
pas de peur, mais de frayeur
confuse, comme si le lieu
eut renfermé un secret
terrifiant.
Le fond de la grotte était
totalement noir. Ciba hésitait
à avancer davantage;
elle craignait un peu l'obscurité.
Mais, ses yeux s'adaptèrent
à la faible lumière
et les détails apparurent
lentement.
Elle sursauta; tout au fond,
une ombre se tenait, immobile.
Une espèce de grosse
tête avec de grandes
oreilles pointues. Une sorcière?
Un esprit maléfique?
Un monstre? Un...
- Du calme, du calme, se dit
Ciba en s'immobilisant, fixant
l'ombre quelques instants.
Il n'est pas bon de trop laisser
de place à l'imagination.
Vérifions d'abord...
L'angoisse de l'obscurité
et la surprise de l'ombre
étaient maintenant
passées. Mais l'étrange
lourdeur continuait d'habiter
Ciba.
- Tu as ressenti, toi aussi?,
fit l'ombre d'une voix grave.
- Qui... qui es-tu?, répliqua
Ciba, un peu inquiète.
- Je suis un Hibou. Comme
j'ai une très bonne
vue, je t'ai repérée
tantôt et pendant que
tu nageais je me suis débarrassé
des Corbeaux qui me taquinaient
et je suis entré dans
la grotte pour te voir.
Sa vue maintenant bien adaptée
à la faible lueur,
Ciba distinguait plus nettement
le Hibou victime des Corbeaux.
- Tu as de bien longues oreilles!,
s'exclama-t-elle.
- Ce ne sont pas des oreilles,
mais des aigrettes, des plumes,
corrigea l'oiseau. Mes vraies
oreilles sont bien protégées
par les plumes de ma tête.
Même si elles ne sont
pas visibles, elles sont très
efficaces pour repérer
tout ce qui bouge dans le
noir.
- Moi et ma manie de me fier
aux apparences...
- C'est pas grave. Bien d'autres
s'y laissent prendre. Tu sens
aussi cette lourdeur dans
la grotte?
- Mais que s'est il donc passé
ici?, reprit-elle.
- Ce n'est pas un événement
du passé, mais du futur.
Le Grand-Esprit-du-Vent-Marin
m'a déjà fait
part de ses visions. Il n'a
pu tout me dire mais il voyait
des Humains, des cris, du
feu, la mort...
- Ça ressemble bien
au Humains que je connais...
Où est ce Grand-Esprit-du-Vent-Marin?
- Il demeure dans le Pays-Mystère.
Je lui parle, de temps à
autre. Il veille sur le "secret"
du Pays-Mystère et
il...
- Le "secret"?
- Oui; le "secret" du charme
qui ensorcelle ceux et celles
qui viennent dans le Pays-Mystère.
Un charme inexplicable qui
fait effet presque toujours
et qui rend amoureux de cet
endroit. Evidemment Macoma-le-Gigantesque
trouble grandement ce charme,
mais n'empêche qu'il
est irrésistible.
- Et personne ne connaît
le "secret" de ce charme?
- Certains le connaissent,
oui. Moi je le connais. Mais
pour qu'il permette le "contact",
il faut le découvrir
soi-même.
- Le... "contact"?
- Oui. Si tu découvres
le "secret" du charme du Pays-Mystère,
alors et seulement alors tu
pourras entrer en "contact"
avec le Grand-Esprit-du-Vent-Marin.
C'est un privilège
très rare.
La fatigue étant plus
forte que l'ambiance obscure
de la grotte, Ciba s'y endormit
et son rêve l'amena
à la recherche du secret
du Pays-Mystère.
- Mais quel est donc ce "secret"...?
À
LA DÉCOUVERTE DU PAYS-MYSTÈRE
La clarté matinale
avait tôt fait de tirer
Ciba d'un sommeil réparateur.
Examinant les alentours, elle
quitta l'Ile-à-la-Falaise-Blessée
et nagea à contre courant,
le long du littoral, vers
là-d'où-vient-le-vent.
Elle contourna une autre petite
île qui portait quelques
arbres calcinés probablement
par la foudre. Une bande de
Goélands se chamaillait
joyeusement sur les rochers.
Ils aperçurent Ciba.
- Mais où vas-tu?,
fit l'un deux.
- Je me cherche un endroit
où pondre mes oeufs,
répondit Ciba.
- Tâche de bien les
cacher, car nous aimons bien
les œufs frais.
- Je sais, il y a aussi des
oiseaux de votre genre dans
mon pays.
- Bah, que veux-tu, nous,
nous aimons à peu près
tout ce qui nous tombe sous
le bec.
- Tant mieux pour vous. Chacun
et chacune a le droit de se
nourrir...
- Et de nourrir ses jeunes!
Mais prends garde à Macoma-le-
Gigantesque! Tu as l'air sympathique
et nous n'aimerions pas être
obligés de débarrasser
la plage de ta carcasse...
Tu comprends?
- Hum... Oui. Merci de l'avertissement...
Ciba s'éloigna de l'Ile-aux-Arbres-Brûlés
et arriva en face d'une autre
île, plus grande, plus
haute et terminée par
un cap qui semblait battre
furieusement la mer. Par précaution,
elle décida de passer
à gauche de cette Ile-à-la-Pointe-Enragée.
Discrète, elle ne faisait
surface que pour respirer.
Alors qu'elle replongeait,
elle heurta violemment le
fond, heureusement recouvert
de sable. Un peu étourdie,
elle fit surface et alla s'échouer
sur la berge, au pied d'une
immense falaise qui retournait
l'écho des vagues.
Un grand poilu-quatre-pattes,
au pelage beige et couronné
d'un superbe panache, y errait
à travers des arbres-à-l'écorce-généreuse.
- Tu as un problème?,
ricana l'animal.
- Je ne comprends pas, je...
mais qui es-tu, drôle
de compagnon?
- Je suis un Caribou.
- Je n'ai jamais vu d'animal
comme toi.
- C'est justement ce que j'allais
te dire! Tu as un problème?
- Je... j'étais persuadée
que l'eau était assez
profonde entre l'Ile-à-la-Pointe-Enragée
et cette falaise... Je suis
un peu confuse; habituellement,
je navigue très bien.
- C'est que le Pays-Mystère
sort lentement de l'eau...
- Comment?
- Eh bien, quelques saisons
après le début
des lunes, un grand froid
s'est abattu dans le Pays-Mystère
et ses environs. Il y avait
en plein où nous sommes
une énorme couche de
glace. Peu à peu, la
glace a fondu et le Pays-Mystère,
soulagé de ce poids,
se relève!
- Tu veux dire que le fond
que j'ai heurté sera
un jour complètement
sorti de l'eau?
- Je crois bien, oui. Il reliera
alors l'Ile-à-la-Pointe-Enragée
et la rive où nous
sommes.
Deux autres Caribous, aux
panaches plus modestes, émergèrent
des arbustes riverains.
- Ah, voilà mes compagnes.
Tu m'excuseras, mais nous
avons des choses à
faire ensemble...
- Vous n'avez pas peur de
Macoma-le-Gigantesque?
- Bof, il vient rarement dans
cette partie du Pays-Mystère.
De toute façon, nous
quittons bientôt cet
endroit pour le Pays-des-Montagnes-
de-Roches-et-des-Eaux-Cristallines.
Nous sommes en quête
de larges plateaux sans arbres
où nous pourrons vagabonder
à notre aise, tout
en ayant toujours à
l'œil les alentours. Nous
craignons les Humains comme
la peste...
- Ne serait-ce pas plutôt
pour surveiller tes compagnes?
- Hum... Excuses-nous, nous
devons partir...
Sous le regard perplexe de
Ciba, le trio longea le rivage
et traversa sur une autre
petite île près
de laquelle un gros rocher
rappelait étrangement
le dos d'une grande baleine.
Elle laissa les Caribous à
leur promenade amoureuse et
poursuivi sa route vers l'intérieur
du Pays-Mystère. Passant
à droite de l'Ile-des-Promenades-Amoureuses,
Ciba repéra, à
fleur d'eau, une longue bande
de sable qui l'unissait au
rivage. Elle franchit l'obstacle
avec précaution, ne
voulant pas se couvrir à
nouveau de ridicule.
HALTE
EN EAU DOUCE
Alors qu'elle nageait, un
goût d'eau douce lui
parvint à la bouche.
Intriguée, elle remonta
un peu ce courant et se hissa
finalement sur un rocher pour
mieux analyser sa route. Un
grand oiseau arriva et se
posa devant elle.
- Toi, tu es un Héron,
affirma Ciba. Mais pourquoi
es-tu donc si loin du Pays-des-Palmiers?
- Je vais dans ton pays seulement
durant la saison-où-tombe-la-neige,
répondit le grand oiseau,
parce que ma nourriture est
trop difficile à attraper
ici. Quand la saison-des-nouvelles-vies
arrive, je reviens.
- Et que manges-tu?
- Des poissons. Grâce
à mes grandes pattes,
je me tiens dans l'eau, immobile,
et lorsque je repère
un poisson, je l'attrape de
mon grand bec au bout de mon...
grand cou!
Un gros poisson passa vigoureusement
à côté
du rocher.
- Un poisson comme celui-ci,
réagit Ciba?
- Oh non, poursuivi le Héron!
Ça c'est un Saumon;
il remonte la petite rivière
là-bas pour pondre
ses œufs. Moi je mange des
poissons plus petits.
- Il est bien chanceux ce
poisson d'avoir trouvé
un endroit pour déposer
ses œufs. Moi aussi, j'aimerais
bien faire de même.
- Si je me rappelle bien de
ton pays, il te faut une grande
plage de sable. Il y en a
une belle, plus loin: l'Anse-de-la-Plage-Douce.
Elle est très facile
à reconnaître;
pleine de bois mort que la
marée entasse. Mais
tu y trouveras aussi du beau
sable pour déposer
tes œufs. C'est de l'autre
côté de la Montagne-qui-Tombe-dans-la-Mer...
- La Montagne-qui-Tombe-dans-la-Mer?
- Oui; là où
le Pays-mystère s'avance
le plus vers la mer. Tu devras
retourner vers le large, contourner
l'Ile-des-Promenades-Amoureuses,
passer entre l'Ile-à-la-Pointe-Enragée
et la Montagne-du-Caribou.
Tu passeras alors au-dessus
de la Plage-qui-Sort-de-la-Mer...
- Je m'y suis cognée,
tantôt!
- Ah bon! Tu passeras près
de la Pointe-aux-Arbres-Effilés
et tu iras ensuite vers la
Baie-des-Brumes-Ensoleillées;
là tu apercevras la
Montagne-qui-Tombe-dans-la-Mer.
BRIN
DE JASETTE AVEC LE LOUP MARIN
Ciba voyait enfin ce qu'elle
pensait être la Montagne-qui-Tombe-dans-la-Mer,
le bout de terre le plus avancé
du Pays-Mystère. Son
versant qui donnait sur le
Grand-Fleuve tombait en effet
abruptement dans la mer et
des blocs de rochers semblaient
y dégringoler de temps
à autre.
La courageuse petite tortue
avait suivi les consignes
du Héron, mais elle
entrait aussi dans le territoire
de Macoma-le-Gigantesque.
En face d'elle: deux petites
îles enveloppées
dans la brume matinale.
A sa gauche, la Pointe-aux-Arbres-Effilés.
Elle y avait pris une pause-collation,
se rassasiant de petites gousses
de pois et d'une grosse plante
aux feuilles lui rappelant
un goût de persil. Elle
n'avait par contre pas touché
à ces belles grandes
fleurs rouges et jaunes dont
la forme complexe ressemblait
à des doigts d'Humain.
A sa droite, plusieurs petites
baies et anses. Prudente,
elle décida d'aller
plus au large et aboutit sur
un récif où
elle se reposa un peu. Soudain,
elle vit une tête émerger
de l'eau, une tête qui
ressemblait à celle
d'un poilu-quatre-pattes.
- Mais que fait-il ainsi dans
l'eau? se demanda-t-elle.
- Salut à toi, fit
l'animal, qui nagea jusqu'au
récif, sortit de l'eau
et s'installa près
de Ciba.
- Comme tu es bizarre!, remarqua
Ciba. Tu es poilu comme le
Caribou, mais tes pattes sont
comme les miennes: des nageoires!
- Je suis un phoque, ou un
loup marin, comme disent d'autres.
Comme je vis dans l'eau, mon
corps est bien protégé
par ma fourrure et ma graisse.
Je suis aussi un poilu-quatre-pattes,
mais mes pattes sont transformées
en nageoires. Ça m'aide
beaucoup à me propulser,
pour la chasse, et aussi pour
échapper à Macoma-le-Gigantesque.
- Ma parole, ce Macoma-le-Gigantesque
est-il si terrible?
- Oh oui, et il rôde
dans les environs de la Baie-des-Brumes-
Ensoleillées. Fais
bien attention. Je te quitte.
Je ne veux pas perdre le banc
de poissons que je viens de
repérer. Salut!
Le phoque se glissa dans l'eau
et disparut dans les flots
bleus. Ciba se sentait partagée
entre son besoin d'atteindre
la fameuse Anse-de-la-Plage-Douce
et sa curiosité de
rencontrer Macoma-le-Gigantesque
ou, du moins, simplement le
voir!
LE "SECRET" DU PAYS-MYSTÈRE
Le regard de Ciba allait de
la Baie-des-Brumes-Ensoleillées
à la Montagne-qui-Tombe-dans-la-Mer,
si proche, sans qu'une décision
ne lui vienne. A mesure qu'elle
observait les deux possibilités,
il lui devint de plus en plus
évident que le Pays-Mystère
n'était vraiment pas
comme les autres. La lumière
du soleil y semblait plus
brillante, l'air salin plus
doux, le vent plus caressant,
le son plus feutré,
le temps plus lent.
Ciba
compris alors pourquoi le
Pays-Mystère était
si particulier.
- Tu as trouvé le secret
du Pays-Mystère, fit
une voix qui semblait provenir
d'un nuage.
- Mais qui... qui me parle
ainsi?, s'étonna Ciba.
- Tu ne me verras pas. Je
suis le Grand-Esprit-du-Vent-Marin.
Je prends contact avec tous
ceux ou celles qui découvrent
le "secret" du Pays Mystère.
Et tu as trouvé ce
"secret": tout n'y est pas
comme ailleurs, voilà...
- Ah bon... C'est vrai que
c'est beau, ici. Pas difficile
à trouver! Mais, est-ce
que tu peux m'aider? Il me
faut...
- Je sais ce que tu cherches,
petite tortue, et je t'aiderai.
Mais avant, moi aussi j'ai
besoin de toi.
- Ah oui! Et comment?
- Vois-tu, mon rôle
est de veiller sur le Pays-Mystère;
je dois lui conserver sa beauté,
peu importe qui y vient. Mais
voilà, peu d'animaux
y vivent depuis que Macoma-le-Gigantesque
l'habite, seuls les oiseaux
s'y risquent.
- Pourquoi alors ne le chasses-tu
pas du Pays-Mystère?
- Parce que le Pays-Mystère
se doit d'accueillir les animaux
et non de les chasser. Macoma-le-Gigantesque
a le droit d'y demeurer et
c'est ce qu'il veut.
- C'est embarrassant!
- En effet. Mais il est dit
qu'un jour viendra au Pays-Mystère
un nouveau venu, arrivant
du Pays-des-Palmiers, comme
Macoma-le-Gigantesque, et
dont les ancêtres remontent
au temps-des-premières-lunes,
comme ceux de Macoma-le-Gigantesque.
Ce sera le jour du Grand Changement.
Ciba réalisa alors
que ce n'était pas
seulement le hasard qui l'avait
fait aboutir dans cette lointaine
région.
- Seul le nouveau venu, reprit
l'Esprit-du-Vent-Marin, pourra
satisfaire à la fois
la volonté de Macoma-le-Gigantesque
de rester dans le Pays-Mystère
et le souhait des autres animaux
d'y venir sans crainte. Acceptes-tu,
nouveau venu?
- Je suis "une" nouvelle venue...
- Hum, je m'excuses... Acceptes-tu,
nouvelle venue, d'aider au
Grand Changement?
- Oui mais, en retour, tu
m'aideras?
Ciba n'avait pas prononcé
ces mots qu'un vent glacial
se leva. Le ciel s'obscurcit
et le tonnerre de fit entendre.
L'inquiétude s'empara
d'elle.
- Grand-Esprit, reprit Ciba,
tu vas m'aider, dis?
- Tu dois d'abord te faire
confiance, continua le Grand-Esprit.
Si tu gardes ta confiance,
tu pourras vaincre ta crainte
et affronter Macoma-le-Gigantesque.
- Affronter Macoma... Moi?
Moi seule?
- Allez, vas dans la Baie-des-Brumes-Ensoleillées
et fais face à Macoma-le-Gigantesque.
- Mais, comment, Grand-Esprit?
- Garde confiance, Ciba, je
serai avec toi.
A LA RENCONTRE DE MACOMA-LE-GIGANTESQUE
Ciba était déchirée
entre l'échéance
de la ponte et le défi
de rencontrer Macoma-le-Gigantesque.
Mais comme le Grand-Esprit-du-Vent-Marin
avait laissé entrevoir
la possibilité de ramener
la paix dans le Pays-Mystère,
elle se décida.
Elle remplit sa carapace de
courage et plongea vers la
Baie-des-Brumes-Ensoleillées.
Celle-ci était en effet
recouverte d'une mince couche
de brume au-dessus de laquelle
on voyait filtrer les rayons
solaires qui allaient bientôt
disparaître derrière
les sombres nuages de l'orage
grandissant. Le temps semblait
lourd, un silence troublant
y régnait; nul chant
d'oiseau, nul craquement d'arbre,
nul clapotis de vague. Seul
un oiseau-chasseur planait
silencieusement au-dessus
de la brume. Il descendit
jusqu'à Ciba et se
percha sur un rocher.
- Tu es dans le domaine de
Macoma-le-Gigantesque, indiqua
l'oiseau. Tu es bien téméraire.
- Et toi, que fais-tu ici?
- Je suis un Balbuzard, un
aigle-pêcheur, et je
viens ici pour pêcher!
- Et comment fais-tu pour
capturer ton poisson?
- Je vole au-dessus de l'eau
et, de mon regard perçant,
je scrute le fond marin à
la recherche d'un poisson-plat.
Je plonge alors et le saisis
avec mes pattes, pour aller
ensuite le déguster,
ou le partager avec ma famille.
Un bruit assourdissant résonna
dans le silence du Pays-Mystère.
- Ça, ce n'est pas
le tonnerre, réagit
l'Aigle-pêcheur en prenant
de l'altitude. Je vais voir
ce que c'est...
Il s'éleva assez haut
dans le ciel puis revint auprès
de Ciba.
- C'est bien ce que je craignais,
Macoma-le-Gigantesque arrive!
Je crains pour toi, nouvelle
amie, tu devrais partir.
- Le Grand-Esprit-du-Vent-Marin
est avec moi.
- Vrai? Serais-tu la nouvelle
venue dont me parlait le Hibou?
- Je... je crois que oui.
- Alors nous allons t'aider,
nous, les oiseaux-chasseurs.
Je reviens.
L'Aigle repartit dans le ciel
et disparut, laissant Ciba
seule avec son appréhension.
Un cri terrifiant retentit
derrière une montagne
et Macoma-le-Gigantesque apparut
dans tout son immensité.
L'AFFRONTEMENT ULTIME
Il était effectivement
gigantesque, et loin d'être
une tortue, à la grande
déception de Ciba.
Il ressemblait plutôt
à un monstrueux lézard,
avec sa tête profilée
et sa longue queue. Ses pattes
de derrière se terminaient
par d'énormes griffes
et celles de devant, aussi
griffées, ressemblaient
plutôt à des
mains. Plus il approchait,
plus les écailles de
sa peau grise devenaient évidentes.
Et la pluie commença
à tomber.
- Où est cette petite
impertinente?, cria le monstre.
- Je... je suis ici, risqua
Ciba, toute tremblante.
Le dinosaure remua la tête,
balayant du regard les moindres
fissures du littoral. Il aperçut
Ciba, juchée sur une
grosse pierre près
d'une île arrondie,
et se cambra sur ses énormes
pattes.
- Tu n'as pas peur de mourir?,
menaça-t-il.
-
Heu, non, risqua Ciba. Je
ne suis pas venue pour te
déranger...
- Trop tard, tu l'as fait.
Et je n'aime pas celui qui
me dérange.
- Je ne suis pas "un", mais
"une"...
Macoma poussa un rugissement
sourd et s'avança vers
Ciba.
- Petite effrontée,
attends que je te réduise
au silence!, lança-t-il.
- Mais, attends! Pourquoi
ne pourrait-on pas s'entendre
pour partager le Pays-Mystère,
toi, moi et les autres animaux
qui ne peuvent venir, et même
les Humains.
- Les Humains, tu n'y penses
pas? Ils abattent les arbres,
tuent et mangent les animaux...
- Toi aussi, tu dois tuer
pour manger, que ce soit des
plantes ou des animaux!
Le grand reptile, outré
par tant d'arrogance venant
d'une si petite tortue, fonça
vers Ciba, soulevant des gerbes
d'eau et de vase. Ciba plongea
et profita de l'eau troublée
pour passer entre les pattes
du monstre et aller se percher
devant une petite montagne
s'avançant sur la plage.
La pluie tombait de plus en
plus forte et les éclairs
illuminaient le ciel.
- Je voudrais être ton
amie!, cria Ciba pour couvrir
le bruit du tonnerre et la
colère de Macoma.
- Je veux être seul
dans cet endroit, rugit le
dinosaure dont la frustration
montait. Je ne veux pas me
laisser envahir par d'autres
animaux, je veux la paix...
- Mais tu ne comprends pas,
nous pouvons très bien
partager. Le Pays-Mystère
est assez grand pour...
Ciba n'eut pas le temps de
finir; le monstre la repéra
et tenta de lui asséner
un coup fatal avec son immense
queue. Mais la tortue s'esquiva
et replongea aussitôt.
Sa cible ratée, la
queue du saurien s'abattit
avec fracas sur le cap voisin.
Le coup porté à
la montagne fut tel qu'il
y laissa un trou béant
en plein milieu.
Le dinosaure, frustré
d'avoir raté une si
faible cible, se mit à
chercher frénétiquement
dans l'eau remplie de sable
et de vase. Ciba sentait les
pattes du monstre passer tout
près d'elle, la ratant
de peu. Mais elle gardait
confiance.
Tout à coup, émergeant
de l'eau vaseuse, elle réussit
à apercevoir le Balbuzard
en compagnie d'autres oiseaux-chasseurs
qui fonçaient sur Macoma-le-Gigantesque,
le harcelant de toutes parts.
Ciba reconnut le Hibou de
la veille, puis un oiseau-chasseur
aux ailes effilées
qui piquait sur le monstre
à une vitesse vertigineuse,
puis un autre, et un autre.
Macoma-le-Gigantesque se débattait
tant bien que mal pour se
débarrasser de cette
volée de nouveaux assaillants.
Il se levait sur ses pattes
de derrière, haut dans
le ciel, essayant de ses bras
de frapper les oiseaux-chasseurs.
Mais les oiseaux, agiles et
rapides, esquivaient chaque
coup du reptile. De plus en
plus, celui-ci se remplissait
de rage et de fureur. Non
seulement une minuscule tortue,
étrangère en
plus, était-elle venue
le narguer, mais voilà
que les oiseaux s'unissaient
contre lui et le dardaient
de tous côtés.
Pendant que le monstre se
débattait avec les
rapaces, Ciba en profita pour
se réfugier sur un
petit îlot formé
d'une étrange diversité
de roches. Ciba sentait sa
confiance monter en elle;
elle n'était plus seule
contre Macoma. Mais elle se
demandait bien comment ils
allaient venir à bout
du grand reptile. Elle se
questionnait aussi sur la
vision du Grand-Esprit-du-Vent-Marin;
elle ne voyait vraiment pas
comment Macoma pourrait demeurer
dans le Pays-Mystère
et permettre la venue des
autres animaux.
La réponse vint du
ciel. Dans un grondement sec
et puissant, un éclair
jaillit et frappa le reptile
de plein fouet sur le côté.
Il hurla de douleur et s'affaissa
quelques instants.
- C'est sûrement le
Grand-Esprit qui a lancé
cet éclair, se dit
Ciba. Mais je crains que ce
ne soit pas suffisant...
En effet, Macoma-le-Gigantesque,
quoiqu'ébranlé,
se releva et dans un tourbillon
de désespoir, laboura
le ciel de coups de griffes.
Plus il se débattait,
plus il s'approchait de l'îlot
rocheux de Ciba.
Alors qu'il n'était
plus qu'à quelques
pas, un second éclair,
plus puissant que le premier,
surgit des nuages et transperça
Macoma de part en part. Poussant
un terrible hurlement plaintif,
il vacilla quelques instants,
croisa Ciba d'un regard à
la fois cruel et triste, et
s'effondra lourdement dans
la marée montante.
Son corps heurta la baie dans
un fracas assourdissant, soulevant
sable, vase et rochers.
Tout le Pays-Mystère
sembla secoué par sa
chute spectaculaire mais,
petit à petit, le calme
s'installa. Ce fut alors le
silence. Un silence solennel,
presque magique; Macoma-le-Gigantesque
venait de mourir.
Ciba ne réalisait pas
encore ce qui venait de sa
passer. Elle, une si petite
tortue sans défense
et lui, un énorme et
puissant dinosaure à
jamais rayé du monde
des vivants.
Les montagnes du Pays-Mystère
retournaient de temps en temps
un bruit sourd; l'écho
de la chute de Macoma? Ou
l'effondrement d'une quelconque
falaise dû au choc de
la mort du monstre?
RENAISSANCE AU PAYS-MYSTÈRE
Ciba quitta l'Ilot-à-la-Roche-Criblée,
plongea et refit surface à
peu de distance du corps de
Macoma-le-Gigantesque. Le
reptile était étendu
sur le ventre, de tout son
long, la tête appuyée
sur un bras. Pour être
mort, il était bel
et bien mort! Nul mouvement,
nulle réaction. Il
était tombé
tout près d'une grande
prairie salée, en apparence
recouverte uniquement d'herbes
vertes ondulant au vent. Mais
en y regardant de plus près,
Ciba remarqua ça et
là des bouquets de
délicates fleurs bleu
lavande et de petites tiges
aux minuscules fleurs d'un
blanc rosé et aux petites
feuilles gorgées d'eau.
Elle repéra aussi une
plante aux feuilles pointues
qu'elle brouta avec satisfaction
évidente, assaisonnée
d'une drôle de petite
tige en forme de cactus et
au goût légèrement
salé!
- La richesse du Pays-Mystère
n'est pas toujours évidente
à première vue,
avoua-t-elle. Vaut mieux être
plus attentive.
Ciba constatait d'ailleurs
que plusieurs plantes du Pays-Mystère
portaient des feuilles assez
épaisses, surtout celles
près de la mer, comme
cette plante vue plus tôt
sur les galets d'un cap, avec
ses feuilles teintées
de bleu et recouvertes d'une
mince couche cireuse.
- Peut-être pour se
protéger, conclut la
tortue rassasiée.
Ciba nagea jusqu'à
Macoma pour se rendre compte
qu'il était, surprise,
complètement pétrifié,
transformé en roche!
Elle distinguait très
nettement les doigts du monstre
et au milieu du corps, la
blessure fatale de la foudre.
Elle remarqua aussi l'autre
blessure, plus bas sur le
corps du monstre, causée
par le premier éclair.
Le sol autour était
tapissé d'écailles
grises que le reptile avait
perdues durant la bataille.
Mais peu à peu, les
écailles tournèrent
au blanc crémeux.
Les nuages et la brume se
dissipèrent. Le soleil
remplit la baie d'une chaleur
peu connue jusqu'alors. L'air
portait encore les échos
de la bataille, puis doucement
le silence fit place au chant
des oiseaux-de-la-forêt,
au clapotis des vagues, au
froissement des feuilles.
- Grand-Esprit, demanda Ciba,
serais-tu pour quelque chose
dans ce qui vient d'arriver?
- Je ne dirige pas les forces
de la nature, mais je peux
les influencer un peu... Ça
m'a permis, grâce à
toi, de réaliser le
Grand Changement dans le Pays-Mystère.
- Mais je n'y suis pour rien!
- Au contraire, par ta bravoure,
tu as réussi à
rendre Macoma fou de rage,
ce qui lui a fait perdre la
tête. Il a ainsi oublié
que lorsque l'orage frappe,
l'endroit le plus haut est
atteint. Il s'est levé
de toute son immensité
et l'éclair l'a frappé.
- C'est bien vrai, reconnut
Ciba, un peu confuse.
Mais il a eu ce qu'il voulait;
il demeurera à jamais
dans le Pays-Mystère.
Ses écailles deviendront
des petits coquillages et
perpétueront son souvenir,
désormais symbole de
paix. Et les autres animaux
pourront désormais
y venir en toute quiétude,
de même que les Humains.
Le Pays-Mystère deviendra
un havre de calme et de repos.
Les oiseaux-chasseurs vinrent
retrouver Ciba.
- Merci, fit-elle, sans vous
je n'aurais pu m'en sortir.
- Le Grand-Esprit t'accompagnait,
dit le Hibou. Tu as eu confiance
en toi et nous aussi. C'est
pourquoi nous sommes venus
t'aider.
Ciba se tourna vers l'oiseau-chasseur
au vol rapide.
- J'ai souvent vu passer des
oiseaux comme toi au-dessus
du Pays-des-Palmiers. Tu voles
vraiment rapidement!
- Je suis un Faucon. Quand
je pique en refermant les
ailes, je peux atteindre des
vitesses extraordinaires.
Je demeure dans la falaise
de la Montagne-qui-Domine,
le sommet le plus haut d'où
je peux admirer tout le Pays-Mystère.
Puis-je te féliciter
pour ton courage car, sans
toi, nous n'aurions jamais
connu la paix dans ce pays.
- Je n'ai fait que ce que
ma conscience me disait de
faire.
Un étrange hurlement,
comme une plainte fantomatique,
se fit entendre, se répercutant
de falaise en falaise, de
cap en cap.
- Mais qu'est-ce que c'est
encore?, demanda Ciba, anxieuse.
- Je crois que c'est le Huart.
Ce doit être un jeune,
les plus vieux font leur nid
sur les lacs du Pays-de-la-Grande-Forêt.
C'est la première fois
que j'entends ce cri ici...
C'est merveilleux!
- Ah oui! Peux-tu m'expliquer?
- C'est un cri qui invite
les animaux à venir
visiter un endroit très
prometteur. À cause
de Macoma, il n'avait jamais
été entendu
dans le Pays-Mystère.
Mais maintenant que le Grand
Changement a eu lieu, le Huart
peut enfin lancer son appel
de bienvenue.
- J'aimerais bien le voir
pour l'encourager...
Il est parfois difficile à
repérer, malgré
sa taille, car son cri peut
porter très loin et,
heureusement, être compris
par beaucoup plus d'animaux.
Mais si je le vois, je lui
transmettrai ton message,
vaillante tortue.
BONNE NOUVELLE POUR LES EIDERS
Les oiseaux-chasseurs repartirent
chacun de leur côté
en saluant Ciba qui demeura
seule dans la Baie-des-Brumes-Ensoleillées.
L'eau étant redevenue
plus claire, Ciba s'y plongea
pour se débarrasser
du sable et de la vase accumulés
lors de l'escarmouche avec
le reptile géant. Elle
barbota quelques instants
dans l'eau, retrouvant avec
joie sa propreté habituelle,
laissant sable et vase se
déposer au fond.
Elle nagea vers une petite
île au bord de laquelle
elle aperçut un groupe
de canards.
- Bravo pour ta prouesse,
fit l'un d'eux. Nous pouvons
maintenant venir flâner
à notre guise dans
le Pays-Mystère. Je
crois même que nous
allons y établir nos
nids.
- Tiens, remarqua Ciba, comme
il y a de nouveaux animaux
ici...
- Nous sommes des Eiders,
des canards marins. Nous vivons
là où nous pouvons
plonger pour attraper notre
nourriture, soit des animaux
coquilles. Nos cousins, les
canards de l'Anse-Verte, mangent
plutôt des herbages...
Mais je crois que c'est plutôt
toi le nouvel animal ici...
- C'est vrai. Je viens du
Pays-des-Palmiers, mais je
me sens tellement chez moi,
maintenant. J'aimerais rester
toujours ici.
- Même durant la saison-où-tombe-la-neige?
La question saisit Ciba; pour
la première fois elle
se rendit compte de la complexité
de sa situation. Elle aimait
son nouveau pays mais ni elle
ni ses jeunes ne pourraient
y survivre, c'était
l'évidence même.
La saison-où-tombe-la-neige
finirait par arriver tôt
ou tard et Ciba n'était
pas prête à faire
face au grand froid. Et elle
ne pouvait pas retourner dans
son pays, car il lui fallait
pondre sous peu. Vraiment,
il y avait un grave problème.
- Je dois pondre mes œufs,
mais si je le fais, mes jeunes
ne pourront survivre, confia
Ciba aux Eiders.
- Peut-être, suggéra
un canard à son groupe,
pourrions-nous lui fournir
assez de chaud duvet pour
passer la saison-où-tombe-la-neige!
- Mais je dois plonger, nager
pour me nourrir, répliqua
Ciba. Si la mer est gelée,
comment vais-je faire? Et
de toute façon, l'eau
du Pays-Mystère est
vraiment froide.
- Ouais. Nous, notre problème,
c'est quand nous mangeons
en compagnie de nos jeunes;
nous devons plonger et les
laisser sans surveillance
à la surface. C'est
inquiétant; les Goélands
rôdent...
Ciba devint songeuse; elle
qui n'avait pas de solution
à son problème,
allait-elle être capable
d'en trouver à ceux
des autres? Mais elle se rappela
le bonheur qu'elle avait contribué
à créer dans
le Pays-Mystère en
éliminant la crainte
de Macoma-le-Gigantesque.
Rendre service aux autres,
après tout, c'était
plaisant, et un jour quelqu'un
viendrait l'aider à
son tour!
- Vous n'avez qu'à
vous regrouper, plusieurs
familles ensemble, suggéra
Ciba, toute heureuse!
- Quelle bonne idée,
s'exclama une mère!
- Et nous, s'inquiéta
une jeune femelle, que pourrions-nous
faire, en attendant d'avoir
nos propres jeunes?
- Bien, renchérit Ciba
après quelques instants,
vous pourrez vous joindre
aux mères avec leurs
petits. Vous les aiderez grandement
et ainsi perfectionnerez cette
nouvelle tactique anti-goéland!
- Merci beaucoup, reprit une
autre mère. Pour te
remercier, nous te promettons
que quoiqu'il advienne, à
la prochaine saison-des-nouvelles-vies
nous aiderons tes petits à
retrouver la route de ton
Pays-des-Palmiers. Pour le
moment, il nous faut trouver
une île tranquille pour
faire nos nids. Au revoir.
- Vous êtes bien gentilles.
Salut à vous, et merci.
Ciba quitta les Eiders, soulagée
de cet espoir de survie pour
ses jeunes. À peine
avait-elle donné quelques
coups de nageoires qu'elle
s'enroula dans une touffe
d'herbes flottantes. Réussissant
tant bien que mal à
s'en départir, elle
se jucha sur un rocher.
- Faut se méfier de
ces herbes, fit un petit canard
aux yeux jaune vif qui barbotait
près de là.
Quand elles se détachent,
elles deviennent embarrassantes.
Comme les Herbes-Marines-qui-S'accrochent-aux-Roches,
ces plantes poussent complètement
dans l'eau et sont parfois
arrachées par les vagues.
Tu sais, c'est la nourriture
préférée
des grandes Outardes lorsqu'elles
passent par ici durant leur
long voyage vers les vents
chauds.
- C'est intéressant.
Et toi tu es...
- Un canard Garrot. Je suis
dans le Pays-Mystère
presqu'à longueur d'année.
Écoute, j'ai quelque
chose à te faire entendre
pour t'aider à me reconnaître
de loin.
Le Garrot s'envola d'une petite
course sur l'eau, fit un grand
cercle et vint passer comme
un flèche au-dessus
de Ciba, qui entendait très
bien le sifflement aigu de
ses ailes battant à
un rythme accéléré.
PETITE DOUCEUR DE LA MER-QUI-MONTE
Le Garrot alla rejoindre ses
compagnons, plus loin, tandis
que les Eiders s'éloignaient
en contournant la Montagne-Trouée,
celle qui avait reçu
le coup de queue de Macoma-le-Gigantesque.
Ce coup avait été
tellement fort que de l'autre
côté du cap,
des rochers s'étaient
détachés de
la paroi et s'entassaient
maintenant au pied de la falaise.
Ciba pensait qu'il pourrait
y avoir là un bon abri
pour la nuit.
Elle quitta l'Ile-des-Canards-Errants
et alors qu'elle se dirigeait
vers la Montagne-Trouée,
elle sentit la chaleur de
l'eau augmenter. Savourant
la douce caresse de l'eau
chaude sur sa peau, ce qui
lui rappelait le Pays-des-Palmiers,
elle fit une pause.
Ciba remarqua que l'eau montait
doucement, emplissant lentement
chaque creux de la plage,
chaque cuvette de roche. Nostalgique,
elle se rappela que la mer
avançait et reculait
aussi dans son pays, deux
fois par jour; Ciba était
persuadée que la lune
avait un rapport avec ce phénomène,
puisque le mouvement de la
mer-qui-monte-et-descend suivait
le voyage de l'astre de la
nuit.
Ciba toucha la plage de la
Montagne-Trouée, près
des rochers éboulés.
Le sable était presque
brûlant. Ciba en déduisit
que ce devait être ce
sable qui, chauffé
par le soleil, réchauffait
à son tour l'eau de
la mer-qui-monte. Elle examina
les rochers entassés
au pied de la Montagne-Trouée,
et décida finalement
de ne pas s'y aventurer, étant
peu à l'aise dans l'escalade.
Il y avait là aussi
une belle plage, mais d'un
sable pas assez fin au goût
de Ciba. La grève était
plutôt composée
de cailloux et de galets à
la limite desquels poussaient
de belles petites fleurs jaune
luisant à la feuille
au dessous d'argent. Ces fleurs,
qui semblaient ramper sur
le sol, étaient entourées
de grandes tiges minces, un
peu comme celles que faisaient
pousser les Humains près
de leurs abris.
Ciba retourna dans le courant
chaud croisé plus tôt
et décida de se reposer
un peu de ses émotions,
flottant paresseusement, se
laissant bercer par la houle
envahissant la Baie-des-Brumes-Ensoleillées.
RÉVEIL SUR LA PLAGE
Ciba se réveilla brusquement.
Échouée sur
la plage, elle se rendit compte
qu'elle s'était endormie
et se retrouvait maintenant
tout au fond de la Baie-des-Brumes-Ensoleillées.
Se retournant, elle voyait
la nouvelle montagne formée
par le corps de pierre de
Macoma-le- Gigantesque qui,
vu sous cet angle, ressemblait
à une grosse bosse
ronde. Au loin, elle remarquait
la Pointe-aux-Arbres-Effilés
et, encore plus loin, l'Ile-à-la-Pointe-Enragée.
Un curieux petit oiseau clopinait
de long en large sur la plage,
l'aile cassée, poussant
de stridents cris de détresse.
- Pauvre ami, soupira Ciba,
es-tu souffrant? Que t'est-il
arrivé?
- Heu... je ne suis pas réellement
blessé, hésita
l'oiseau qui cessa son manège
et s'approcha lentement de
Ciba. Je fais ceci pour attirer
les intrus loin de mon nid.
J'étais en train de
m'exercer!
- Ah bon, ça doit être
assez efficace! Et ton nid,
où est-il?
- Dans l'Anse-verte, là-bas.
C'est la prairie tapissée
d'herbages que la marée
visite de temps à autres.
Macoma-le-Gigantesque, dans
sa chute, a bien failli la
faire disparaître aussi.
Heureusement, il est tombé
juste à côté.
- Il me semble te reconnaître...
- Excuse-moi, je me présente.
Je suis un Kildir, de la tribu
des Pluviers. Nous fréquentons
énormément les
plages, en quête de
petits animaux, mais nous
aimons aussi les grands espaces.
- Ah, c'est vous que j'ai
déjà vu voler
en groupes serrés,
virevoltant en tout sens d'un
seul trait.
- Non, ces acrobates sont
des Bécasseaux, de
proches parents. Avec leur
long bec, ils peuvent mieux
fouiller dans la vase.
- Je crois que j'en ai vu
tantôt. Il y en a aussi
aux grandes pattes.
- Vrai. Bon, maintenant que
tout semble entré dans
l'ordre, je retourne dans
l'Anse-Verte. J'espère
que le Bihoreau y sera revenu
lui aussi...
- Le Bihoreau?
- Oui, c'est le cousin du
Héron. Nous aimons
bien fréquenter la
belle prairie salée...
LA MONTAGNE-DES-GRANDES-AIGUILLES
Ciba laissa le Kildir rejoindre
son ami au nom bizarre et
fit le point sur son aventure.
Elle avait dévié
du trajet que lui avait indiqué
le Héron pour atteindre
l'Anse-de-la-Plage-Douce.
Par où continuer?
Un air salin tira Ciba de
ses réflexions. Pensant
enfin atteindre la plage tant
recherchée, elle quitta
la Baie-des-Brumes-Ensoleillées
et marcha dans le vent, se
retrouvant sur un grand plateau
rempli de petits arbustes,
les uns couchés aux
fruits bleu pâle, les
autres plus hauts aux fleurs
rouges, roses et blanches
et au parfum enveloppant.
La faim la gagnant, Ciba se
risqua à goûter
les petits fruits bleu et
blanc, qu'elle trouva un peu
amers. Elle leur préféra
les fruits charnus bleu foncé
d'une petite plante aux feuilles
épaisses et les rouges
juteux d'une autre aux feuilles
finement dentelées.
Ciba se sentit tout à
coup un peu enivrée;
était-ce à cause
des fruits, ou simplement
dû à l'ivresse
procurée par cette
beauté débordante
du Pays-Mystère? Sans
s'interroger davantage sur
cette étrange sensation,
Ciba continua jusqu'à
une autre anse.
- Ha! Ha! fit-elle en admirant
cette belle et grande baie
remplie de lumière,
serais-je rendue enfin dans...
Mais non, ce n'est pas la
plage dont m'a parlé
le Héron. Dommage,
elle est invitante...
Sur le sable de cette nouvelle
baie, elle admira la montagne
toute proche, à sa
droite. Son sommet offrait
une couleur différente,
un vert plus foncé
et plus uni, et Ciba s'en
étonna. Elle approcha
de cette Montagne-Couronnée.
Un petit poilu-quatre-pattes
noir, à longs poils,
déambulait à
l'orée du bois.
- Hé, toi là-bas,
lança Ciba, pourrais-tu
me dire pourquoi le sommet
de cette montagne est si différent
du reste?
- Un jour, répondit
le poilu-quatre-pattes, Macoma-le-Gigantesque
a tenté d'assommer
un oiseau-chasseur de sa lourde
queue et il a tout rasé
le haut de la montagne. Nous,
les Porc-Épics, on
s'est arrangé pour
qu'il n'y repousse que des
Arbres-à-Grandes-Aiguilles,
qui sont d'un vert plus foncé
que les autres.
- Des arbres-à-grandes-aiguilles
comme tes poils?
- Exact! Comme ça,
avec nos grands poils, nous
pouvons mieux nous cacher
parmi les grandes aiguilles!
Maintenant que Macoma-le-
Gigantesque est disparu, mes
frères et sœurs
allons pouvoir sortir un peu
de notre cachette pour aller
mieux explorer le Pays-Mystère;
nous aimerions pouvoir manger
autre chose que de l'écorce
d'Arbres-à-Grandes-Aiguilles...
RETROUVAILLES AVEC LES GOÉLANDS
Ciba se sentit de nouveau
ragaillardie. La joie du départ
de Macoma-le-Gigantesque se
répandait à
la grandeur du Pays-Mystère.
Elle se sentait partie prenante
de cette joie, et cela la
remplissait de bonheur. Elle
regagna la plage de la Baie-Éblouissante,
entra dans l'eau, et longea
plusieurs instants le rivage
gauche de la baie.
Quelque temps après,
elle arriva dans une petite
anse, tout près d'une
montagne qui n'était
reliée au rivage que
par une mince bande de sable.
- Ah, fit Ciba qui se souvenait
des propos du Caribou, ce
devait être une île,
avant.
Les vagues amenaient des milliers
de petits poissons qui roulaient
en masse sur la plage, où
ils demeuraient au retrait
de l'eau, frétillants
et étincelants au soleil.
Quand Ciba se rendit compte
qu'ils venaient pour y pondre
leurs œufs, elle eut
un pincement de cœur; elle
aussi avait quelque chose
à faire...
- Tiens, fit un Goéland
à proximité,
tu t'en es sortie?
- Hé oui, clama Ciba
qui reconnut un des chamailleurs
de l'Île-aux-Arbres-Brûlés,
tu n'auras pas la chance de
nettoyer la plage de mon corps!
- Tant mieux pour toi. Puis
nous, avec tous ces Capelans
qui meurent après leur
ponte, nous avons assez de
nourriture pour un bon bout
de temps.
- Et quand il n'y aura plus
de... Capelans?
- Bah! Nous irons nous reposer
un peu sur l'Étang-Carré,
tout près d'ici, en
compagnie des grenouilles,
puis nous irons à la
recherche d'autres choses.
Ciba quitta aussitôt
l'Anse-des-Capelans-qui-Roulent
pour gagner le large. Elle
ne sympathisait pas beaucoup
avec les Goélands,
mais elle les plaignait quand
même un peu. Ils étaient
de superbes oiseaux, avec
leurs ailes élancées,
mais ils avaient cette tâche
ingrate de nettoyer la plage
des carcasses.
- À chacun son rôle
dans le Pays-Mystère,
se dit-elle en sortant la
tête de l'eau.
Elle était également
triste pour ces petits Capelans
qui mouraient après
avoir accompli leur devoir
pour la survie de leur espèce.
Mais c'était leur façon
à eux de faire suivre
son cours à la vie!
DOUCE DÉRIVE DANS LE
PAYS-MYSTÈRE
Ciba fit de nouveau le point.
Devant elle un rivage mi-galets
mi-sable au pied d'une montagne
à la falaise abrupte.
Plus loin, en regardant par
dessus, une autre montagne,
plus haute, portant elle aussi
une falaise: la Montagne-qui-Domine,
sûrement!
- Les montagnes du Pays-Mystère
qui font face à la
mer ont toute une falaise,
remarqua-t-elle. Peut-être
le résultat d'anciennes
bagarres de Macoma-le-Gigantesque!
Elle distingua une silhouette
qui planait très haut
dans le ciel, au-dessus de
la Montagne-qui-Domine, effectuant
quelques fois des piqués
fulgurants au ras des arbres.
Toute heureuse, elle reconnut
le Faucon venu l'aider contre
Macoma-le-Gigantesque! Elle
progressa encore vers le large
et prolongea le plaisir de
nager dans cette eau bleue,
au beau milieu de ce panorama
spectaculaire, goûtant
chaque instant de son étonnant
voyage.
À un moment, elle jeta
un coup d'oeil au fond, au
cas où elle verrait
le phoque ou la baleine rencontrés
plus tôt. Il... il n'y
avait plus de fond! Tout était
complètement noir!
Ciba, qui préférait
les eaux peu profondes, ne
laissa pourtant pas la peur
la gagner.
- Que l'eau soit profonde
ou pas, qu'est-ce que ça
change?, réfléchit-elle.
Je sais tout aussi bien flotter
et nager!
S'appaisant peu à peu,
elle réalisa alors
que ce qu'elle avait pris
pour un fond noir était
tout simplement un amoncellement
d'Herbes-Marines-qui s'accrochent-aux-roches.
En examinant plus attentivement,
elle distingua mieux les longues-lames-qui-flottent
dont le brun verdâtre,
assombrissait le fond. La
vie s'y promenait, sous des
formes diverses; tantôt
une Etoile-marine ou une Coquille-en-spirale,
tantôt une Boule-de-piquants
ou une Carapace-à-deux-pinces...
Il y avait dans ce monde marin
des formes tellement drôles,
pour ne pas dire bizarres;
des animaux-mous en forme
de pêche, d'éponge,
de fleur, de petit arbre et
même de manche de couteau,
cet outil humain peu rassurant!
Des poissons avec une barbichette
sous le menton ou un corps
très allongé,
d'autres avec les nageoires
en éventail ou pleins
de piquants. Ajoutant à
cela les petits chapeaux et
volcans blancs collés
sur les rochers de la marée,
oui vraiment, il y en avait
pour tous les goûts,
dans ce Pays-Mystère!
Le souffle d'une profonde
respiration tira Ciba de sa
contemplation. Tout près
d'elle, eh oui, naviguait
une grande baleine!
- Salut à toi, tortue
marine, fit-elle. Tu es venue
toi aussi du Pays-des-Palmiers
pour profiter de l'abondante
nourriture qu'il y a ici?
- Pas exactement. Mais, dis
moi, vous voyagez toujours
ainsi, vous, les grandes baleines?
- Nous descendons dans les
mers chaudes pour mettre nos
jeunes au monde, mais nous
revenons ici la saison-où-tout-fleurit.
Un brin de nostalgie envahit
la petite tortue.
- Je n'ai pas le temps de
te parler plus longtemps,
reprit l'énorme animal,
je suis à la recherche
de petites crevettes pour
mon dîner! Si tu cherches
une baleine qui reste à
l'année dans les parages
et qui vient même de
temps à autre dans
le Pays-Mystère, tu
auras plus de chance avec
le Marsouin Blanc. Maintenant
je te quitte, au revoir.
- Dommage, à la prochaine,
lança Ciba, un peu
étonnée.
GRAND CONSEIL PRÈS
DE LA PLAGE DOUCE
Ciba regarda l'impressionnante
affamée s'éloigner,
un peu déçue
de ne pas avoir fait plus
ample connaissance. Elle arriva
à la pointe de la Montagne-Couronnée.
Un drôle de petit oiseau,
noir au-dessus et blanc en
dessous, se tenait debout
sur un rocher.
- Ça alors, réfléchit
Ciba tout haut, un autre oiseau
que je n'ai jamais vu avant!
- Mais où restes-tu
pour dire cela, drôle
d'animal à carapace?,
répliqua l'autre.
- Du Pays-des-Palmiers...
- Pas surprenant que tu ne
m'aies jamais vu! Je suis
un petit Pingouin, de la famille
des oiseaux-qui-volent-aussi-dans-l'eau,
tout comme le Guillemot, qui
me ressemble un peu.
- Ah oui! Je crois qu'il y
en a de l'autre côté
du Pays-des-Palmiers, dans
un pays de grand froid...
- Eux, ce sont des manchots;
ils ne volent pas dans les
airs. Mais nous, nous volons,
aussi bien dans les airs que
dans l'eau!
- Dans l'eau?
- Bien c'est-à-dire
que nous utilisons nos ailes
pour nous aider à nager.
Elles sont petites, mais très
efficaces...
- Un peu comme je fais avec
mes nageoires?
- Bien dit!
Malgré l'amabilité
de l'oiseau, Ciba ne désirait
pas s'attarder davantage.
Elle dépassa la pointe
de la Montagne-Couronnée
et aperçut, de l'autre
côté, un relief
au profil familier; c'était
la Montagne-qui-Tombe-dans-la-Mer,
mais vue d'un autre côté!
Comme plusieurs montagnes
du Pays-Mystère, le
versant qui faisait face à
la mer présentait une
falaise presque verticale
tandis que le flanc opposé
descendait plus régulièrement.
- L'Anse-de-la-Plage-Douce
serait-elle entre la Montagne-qui-Tombe-
dans-la-mer et la Montagne-Couronnée?,
se demanda-t-elle.
Par de vigoureux coups de
nageoires, elle atteignit
rapidement la plage qu'elle
avait pressentie. Son cœur
tressaillit de nouveau; était-elle
enfin rendue à l'Anse-de-la-Plage-Douce?
Comme l'avait dit le Héron,
s'étendait devant elle
une grande plage de sable
blond. Sur le haut de la berge
s'entassaient plein d'arbres
morts apportés par
la marée. La joie de
Ciba était sans bornes;
c'était l'Anse-de-la-
Plage-Douce! Enfin! Rayonnante,
elle aborda la plage et s'y
traîna, jouant dans
le sable chaud où elle
pourrait enfin déposer
ses œufs.
Mais une rumeur semblait venir
de la forêt voisine.
Quand pourrait-elle enfin
pondre ses œufs en paix? Ciba
s'aventura dans la forêt,
guidée par les voix,
et arriva dans un petit sentier
qu'elle emprunta jusqu'à
une petite clairière
où plusieurs poilus-quatre-pattes
étaient réunis.
- Oh, excusez-moi, fit-elle,
embarrassée, je ne
voulais pas vous déranger.
- Non, non, invita le poilu-quatre-pattes
à grand panache qui
semblait diriger la réunion,
sois la bienvenue. Mes amis,
poursuivit-il en se tournant
vers les autres animaux, je
vous présente la responsable
du Grand Changement survenu
dans le Pays-Mystère.
Tous et toutes applaudirent
chaleureusement.
- Es-tu aussi un Caribou?,
demanda Ciba.
- Non, je suis un Orignal.
Je te présente la Marmotte,
l'Écureuil, le Lièvre,
le Renard, le...
Un tambourinement sec lui
coupa la parole.
- Oh, fit-il, levant les yeux
vers un arbre-aux-feuilles-qui-tombent,
excusez-moi, il y a aussi
le Pic, la Gélinotte...
- Et que faites-vous ici?,
risqua Ciba.
- Nous sommes en Grand Conseil
des animaux, reprit l'Orignal.
Maintenant que nous, les poilus-quatre-pattes,
pouvons maintenant venir à
notre aise dans le Pays-mystère,
grâce à toi,
chère tortue du Pays-des-Palmiers,
nous nous répartissons
le territoire; chaque animal
aura droit à une partie
du Pays où il pourra
vivre et élever ses
jeunes.
- Toi, fit Ciba, tu restes
ici?
- Non, rétorqua l'Orignal,
je vis dans le Pays-de-la-Grande-Forêt,
plus haut. Je descends jusqu'au
rivage seulement pour des
occasions spéciales.
Nous avons choisi cette clairière
pour y tenir désormais
nos Grands Conseils.
- Je dois malheureusement
vous quitter; ma ponte approche...
Ciba laissa la Clairière-des-Grands-Conseils
et retourna vers la plage.
Un moment désorientée
au croisement de deux sentiers,
elle s'immobilisa et prêta
l'oreille; le chant des vagues
déferlant sur la plage
parvenait faiblement jusqu'à
elle. Aidée par le
son, elle se dirigea vers
sa provenance. Plus elle s'approchait
de l'Anse-de-la-Plage-Douce,
plus le son du ressac s'amplifiait.
Elle déboucha enfin
dans la baie, toujours illuminée
de soleil plein les vagues.
ESPOIR DE NOUVELLE VIE
Le temps était venu,
le temps pour Ciba de procréer.
Elle se faufila entre les
arbres rejetés par
la marée et identifia
un petit espace propice. Elle
y creusa un trou assez profond
puis, délicatement,
un a un, elle y déposa
ses œufs.
Une certaine tristesse l'envahissait;
comment elle et ses petits
allaient-ils s'en tirer durant
la saison-où-tombe-la-neige?
Lorsqu'elle eut terminé,
elle recouvrit ses œufs
de sable. Ils allaient ainsi
se développer, en attendant
le jour où les petites
tortues pourraient en sortir
pour se diriger immédiatement
vers la mer et, espérait-elle,
être prises en charge
par les Eiders rencontrés
dans la Baie-des-Brumes-Ensoleillées.
Ciba descendit plus bas sur
la plage et contempla le panorama,
nez au vent, face au soleil
maintenant haut dans le ciel.
Oui, le Pays-Mystère
était vraiment un beau
pays. La tortue pensait au
moyen de satisfaire elle aussi
son désir de demeurer
dans ce pays, tout comme Macoma-le-Gigantesque.
- Grand-Esprit, fit-elle soudain,
je crois que j'ai trouvé
une solution à mon
problème!
- Ah oui, répondit
la voix. Et quelle est-elle?
- Peux-tu me transformer en
rocher?
- Heu... Tu es certaine?
- Bien oui, comme ça,
je demeurerai pour toujours
dans le Pays-Mystère!
Bien sûr je ne pourrai
plus me déplacer mais,
au moins, je pourrai résister
au froid de la saison-où-tombe-la-neige.
- Tu ne veux plus retourner
chez toi?
- Non. D'une part, il est
trop tard cette saison pour
entreprendre un si grand voyage.
D'autre part, je trouve ce
coin si merveilleux que j'aimerais
y rester pour toujours.
- Si tel est ton souhait...
Où veux-tu t'installer?
Ciba vagabonda quelques moments
sur la plage et grimpa sur
les rochers du bout de la
Montagne-qui-Tombe-dans-la-Mer,
qu'elle préférait
maintenant appeler la Montagne-du-Sage-Orignal.
L'air était rempli
d'une douce odeur qui la suivait
le long de la mer et qu'elle
découvrit provenir
d'un petit tapis d'arbustes
aux fruits noirâtres.
Elle se cramponna sur le cran,
toujours nez au vent, devant
une mer calme à peine
agitée où miroitait
l'astre du jour.
- Ici, dit-elle enfin.
- Tu as été
une courageuse tortue, Ciba,
dit le Grand-Esprit. Tu as
permis de ramener la paix
dans le Pays-Mystère,
tu as laissé cet endroit
encore plus beau que lorsque
tu y es arrivée; tu
as réalisé un
défi noble et généreux.
Tous les animaux t'en seront
éternellement reconnaissants.
Dommage que tu ne puisses
y vivre sous ta forme actuelle,
mais ainsi va la vie; il y
a une place pour chacun et
chacune dans la nature et
pas ailleurs. Je vais attendre
que la noirceur soit tombée
et j'essaierai d'exaucer ton
souhait.
Ciba passa le reste de cette
mémorable journée
à se gorger de cet
air marin si précieux
à ses narines. Le soleil
descendait lentement à
l'horizon; elle refit son
voyage merveilleux dans le
Pays-Mystère, revoyant
chaque coin de rocher, chaque
nouvel ami rencontré.
Elle se rappela alors toutes
ces formes, ces figures que
lui suggéraient les
multiples rochers et falaises
des îles et des caps
du Pays-Mystère; un
profil d'Humain par ci, un
dos de Baleine par là,
une tête d'oiseau plus
loin...
- C'est toi qui les as ainsi
transformés?, demanda-t-elle
au Grand-Esprit.
- Eh oui! Ils ne voulaient
pas que leur corps disparaisse
après leur mort. Ils
voulaient demeurer dans le
Pays-Mystère, comme
toi et Macoma-le-Gigantesque.
Ainsi transformés en
pierre, ils sont protégés.
Et les Humains qui viendront
visiter le Pays-Mystère
ne les dérangeront
pas, puisqu'ils ne les remarqueront
même pas. Sauf peut-être
ceux et celles qui connaîtront
le "secret"...
Le soleil tourna au jaune
puis au rouge éclatant.
Le ciel se teinta de toutes
les couleurs. Dans la mer,
les oiseaux-nageurs s'étaient
regroupés près
de la pointe de la Montagne-du-Sage-Orignal.
Les Poilus-quatre-pattes étaient
assis à l'orée
du bois, près de l'Anse-de-la-Plage-douce.
Les oiseaux-chasseurs tournaient
au-dessus.
- Bon, ça y est, fit
Ciba, résignée.
- Au revoir, dit le Grand-Esprit.
A une prochaine fois, peut-être...
Ciba reprit sa position, face
au soleil couchant, tournée
vers la mer. Un éclair
zigzagua le ciel, illuminant
un instant le Pays-Mystère,
mais sans aucun tonnerre l'accompagnant.
Les animaux poussèrent
une longue plainte d'adieu,
puis ce fut un silence à
la fois triste et heureux;
plus personne ne reverrait
Ciba dans sa forme vivante,
mais elle continuerait d'errer
à son aise dans le
Pays-Mystère.
Le petit Pinson-à-la-Gorge-Blanche
débuta son concert
crépusculaire, avec
une douce complainte mélodique
qu'il avait composée
pour l'occasion, accompagné
par les Grives-au-Chant-Flûté
et leur cascade de notes harmonieuses.
Les Huarts enchaînèrent,
avec leur invitation musicale.
Tous et toutes s'en retournèrent
ensuite les uns dans leur
nid, les autres dans leur
tanière, leur bosquet,
leur arbre...
EN SOUVENIR DE CIBA
Les Eiders demeurèrent
près de la Tortue de
pierre toute la nuit. Le lendemain,
ils la quittèrent et
traversèrent sur la
grande île, en face
de la Montagne-du-Sage-Orignal.
Une fois rendus, ils jetèrent
un coup d'oeil à Ciba.
- Nous ne pouvons pondre nos
œufs ici, remarqua l'aînée
des mères, Ciba va
tout voir! Peut-être
cela lui fera-t-il trop de
peine. Il ne faudrait pas
être la cause d'un plus
grand chagrin pour elle. Allons
plutôt chercher une
autre île, à
l'abri de son regard, afin
de lui permettre un repos
plus paisible.
- C'est juste, répondit
une autre femelle. J'ai entendu
parler d'une autre petite
île, tout près
d'ici. Il y a juste assez
d'espace pour nous y accueillir
et juste assez d'arbres pour
nous y abriter et protéger
nos nids.
D'un commun accord, les Eiders
quittèrent le littoral
de l'Île-de-la-Grande-Forêt,
la contournèrent et
aperçurent une toute
petite île, rocheuse
dans une partie, boisée
dans l'autre.
Ils s'y installèrent
durant le mois-où-tout-fleurit.
Et dès les premiers
jours du mois suivant, le-mois-où-la-chaleur-arrive,
on vit mères et tantes
revenir de la Petite-Île-au-Duvet,
entourées de leur marmaille,
petites boules de duvet ondoyant
au gré des vagues,
tel un tapis vivant.
Mais les Goélands rôdaient.
Suivant les conseils de Ciba,
les petites familles se regroupèrent
en vastes groupes où
les unes surveillaient les
jeunes pendant que les autres
plongeaient pour se nourrir.
De saison-des-nouvelles-vies
en saison-des-nouvelles-vies,
les Eiders conservèrent
cette tactique et purent ainsi
augmenter leur nombre.
Et à chaque fois qu'une
nouvelle génération
de canards quitte la Petite-Île-au-Duvet,
elle passe saluer et remercier
de son amitié la Tortue
de pierre, qui goûte
pour toujours l'embrun du
Pays-Mystère et au
parfum du Petit-Arbuste-aux-Fruits-Presque-Noirs.
À proximité,
poussent depuis ce temps de
belles grandes fleurs aux
longs pétales veinés
de mauve, de bleu et de blanc,
en forme de nageoires, comme
si elles offraient leur beauté
pour emblème du courage
de Ciba, comme si elles s'offraient
comme emblème d'un
pays...
Ciba, elle, habite à
jamais le Pays-Mystère,
avec son vent plus enveloppant,
son calme plus serein, son
soleil plus éclatant,
son temps plus lent, et son
"secret" qui ne se révèle
qu'à celui ou celle
qui sait pleinement apprécier
la générosité
de cette nature maritime.